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Avant le bordel des rénos, j'avais envie de décrocher un peu. Je pense que c'est par hasard qu'une amie-collègue et moi en avons parlé: faire une retraite silencieuse. Le plus drôle, c'est que cela me trottait dans la tête depuis un moment. J'avais entendu parler de St-Benoît-du-Lac et de Ste-Marthe-sur-le-Lac. C'est donc ce dernier endroit qui a été choisi (Abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes). Un, à cause de la facilité d'accès (avec tous les foutus travaux à Montréal pour se diriger vers le Sud), et deux, c'était le seul endroit où il restait de la place pour les dates qui nous convenaient (nous avons fait nos recherches et nos appels la troisième semaine de septembre). Nous avons alors réservé un séjour du 18 au 21 octobre.

Nous sommes donc arrivées vers 11h jeudi dernier et je suis repartie avec Denis dimanche vers 9h30. Nos journées étaient ponctuées par la liturgie des heures, les offices et les repas. Le côté liturgique est sur une base volontaire. Ce qui était bien, c'est que de l'étage des chambres nous avions accès au balcon surplombant la chapelle. De mon côté, j'ai prié et assisté à la plupart des offices des heures monastiques. Je me suis promenée et j'ai lu dehors dans la balancoire. J'ai écouté de la musique, médité un peu, pensé beaucoup. Nous avons tellement aimé notre expérience que nous avons décidé de la répéter sur une base annuelle! :-)

Je vous laisse ici avec mes quelques notes prises lors de mon séjour. J'avais au début intitulé mes notes "Les jours où je me suis réconciliée avec l'écriture et la musique classique". lol

18 octobre à 15h25. C'est en passant quelques heures dans une cellule de nonne que l'on constate combien de choses plus ou moins inutiles on conserve dans notre vie et qui au finale l'encombrent. Toutes ces possessions matérielles qui ne trouveraient pas place dans cette cellule : plus de chaussures que je ne pourrai en porter, tous les manteaux, vêtements, etc. À l'avenir, j'essaierai d'acheter les vêtements dont j'ai vraiment besoin, qui me feront vraiment bien et que je pourrai porter longtemps. Time again to downsize and make some people happy.

18 octobre à 15h50. Quelqu'un qui n'aime aucun morceau de musique classique n'a, à mon avis, visiblement rien compris à la vie. C'est le chant de l'âme d'un musicien, le cri de sa douleur, l'expression de sa joie, l'envolée, parfois pêle-mêle de ses émotions du moment. Ces œuvres traversent le temps et, tombant dans une certaine oreille, trouvent écho dans le cœur de cette personne.

18 octobre à 16h05. Bien que je regarde le temps s'arrêter de la fenêtre de ma cellule - les oreilles envahies par le concerto no 1 pour piano de Tchaïkovski - les feuilles d'automne continussent à jaunir ou à rougir, et à tomber...

18 octobre à 18h50. Qu'il est agréable de pouvoir porter au cou un joli chapelet en bois. Sans culpabiliser, sans être regardée ou jugée par ces gouvernements et citoyens inconscients (qui sans s'en rendre compte nous rapproche du 1984 de Orwell) qui prônent la "liberté" par la laïcité. Ils pensent qu'ils ont compris. Je n'ai peut-être rien compris moi-même, mais ma notion de la liberté c'est de vivre et de laisser vivre. Et de refuser de vivre dans la peur.

19 octobre à 6h05. Hier, nous attendions d'entrer sur le balcon pour assister aux Complies. Bizarrement, la chapelle est plongée dans le noir. On entend toutefois les Moniales, telle une envolée de tourterelles, "roucouler". Cela vient du sous-sol, de l'aire où elles reçoivent les visiteurs derrière leurs barreaux. C'était adorable d'entendre s'élever le son mélodieux de leur harpe, leurs chants latins interprétés par leurs voix simples, leurs rires et leurs joyeuses discussions juste après. Nous sommes descendues. Elles avaient offert un concert "privé" à la visite de l'une des leurs venue d'Angleterre. Alors que nous étions dans la cuisine, elles sont retournées allègrement vers la chapelle pour Complies. Je les regardais passer en souriant. Beaucoup me regardaient le visage joyeux et souriant. J'ai entrevu derrière ces barreaux des femmes réellement heureuses. Certains diraient qu'elles se cachent ou ont fui le monde (en fait qui n'a pas envie de fuir ce monde de fous?). Je le répète, j'ai entrevu des femmes heureuses, en paix, avec la mission de travailler en commun, d'accueillir les hôtes, de prier pour le monde entier. Ces âmes simples sont heureuses. Et les voir ainsi devrait rendre heureux et apporter la paix à n'importe quel mortel qui a la chance de les entendre chanter, prier ou même rire.

19 octobre à 8h30. Un musicien est un médium qui a servi de canal ("channeling") pour "traduire" en sons terrestres la musique divine, la musique des anges. (En écoutant Mozart, concerto pour piano no 21.)

8h35. Et soudain, s'élèvent les concertos brandebourgeois. Bach, c'est la joie de vivre. Je pense que c'est homme était tout simplement heureux de faire de la musique!

8h40. Wagner, la valse des Walkyries. Deux mots: colossal et grandiose.

8h45. Chopin, mélancolique, mais toujours rempli d'espoir et d'une certaine vivacité.

8h50. Les quatre saisons de Vivaldi. La nature et la Vie qui parlent. Point! Extraordinaire.

8h55. Sonate au clair de lune. Beethoven, il a eu de la peine, lui, dans sa vie. C'est la musique qui le libérait. Il faisait parler son âme à travers elle. À voir son portrait, on l'imagine bourru. C'était un grand sensible. Ce que j'aime de sa musique, c'est que rien n'est forcé, ce n'est que mouvement tout en harmonie.

9h05. Eric Satie, Première Gymnopédie : douceur et délicatesse dans un monde en pagaille.

9h10. Dvorak, Symphonie no 9 du Nouveau Monde. Je sens des influences de Wagner, Vivaldi et Beethoven.

9h25. Tchaïkovski, Concerto pour piano no 1. Bizarrement, je pense qu'il a été choyé dans sa vie et il aimait la vie. Gratitude. Joie. (Même si l'histoire de sa vie semble démontrer le contraire, il a vécu quelques années d'enfance où il a été véritablement choyé par la gouvernante qui s'est occupée de lui et sa fratrie.)

J'ai passé une partie de la matinée à me promener dans le quartier tout prêt et l'après-midi à profiter du beau soleil installée sur la balançoire.

20 octobre. Les heures s'égrennent lentement, comme les grains d'un chapelet entre les doigts d'un communiant. La journée est entrecoupée par les heures et les offices. J'ai la chance d'avoir ma chambre à côté de la porte du balcon de la chapelle. Je passe donc certaines des heures chantées à écouter les voix des Moniales monter jusqu'à moi. Les horaires ne sont pas réglés au quart de tour et c'est tant mieux. La cloche sonne parfois quelques minutes plus tard que prévu. Le silence est de rigueur, mais pas strict. Nous ne sommes que trois depuis hier. Nous étions drôles ce matin à nous parler à voix basse à la table du petit déjeuner. Chaque fois que Sœur Magdalena passait, nous nous taisions aussitôt. Même si Sœur Magdalena se prête de tout cœur à toute conversation.

20 octobre à 18h50. Le séjour tire à sa fin. À 19h15 c'est Complies suivis de Vigiles. J'y assisterai du balcon. Ce séjour m'a fait du bien. J'ai pleuré la disparition de mes meilleurs amis, j'ai fait mon deuil d'Ottawa en remerciant Dieu d'y avoir vécu la vie que j'ai toujours désirée et en le remerciant pour notre belle vie présente à Denis et moi. J'ai prié et remercié Dieu pour les belles années à venir. J'ai prié pour ma famille, pour les gens que j'apprécie et pour les quelques amis qu'il me reste. J'ai profité de la belle nature automnale, de la bonne nourriture familiale, de la belle musique et des belles lectures. Je ne suis pas plus sage, mais je suis plus en paix. Amen.

P.S. Depuis les premières Vêpres, je pense à un texte que ma cousine m'avait fait lire alors que nous avions 14-15 ans. Un écrit charmant sur un jeune hommes envoûté par la voix mélodieuse des cloîtrées qui chantaient vêpres à l'église. Amoureux, il tient à découvrir en personne les jeunes et jolies visages qu'il pense se cacher derrière ces voix... J'ai enfin découvert l'extrait en question. Tiré des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Je vous le livre ici (le texte étant dénué de droit d'auteur).

Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras, et qui n’a pas sa semblable en Italie ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les scuole sont des maisons de charité établies pour donner l’éducation à de jeunes filles sans bien, et que la République dote ensuite, soit pour le mariage, soit pour le cloître. Parmi les talents qu’on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches, à l’église de chacune de ces quatre scuole, on a durant les vêpres des motets à grand chœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l’Italie, exécutés dans des tribunes grillées uniquement par des filles dont la plus vieille n’a pas vingt ans. Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique : les richesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n’est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu’aucun cœur d’homme soit à l’abri. Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux Mendicanti, et nous n’étions pas les seuls. L’église était toujours pleine d’amateurs : les acteurs même de l’Opéra venaient se former au vrai goût du chant sur ces excellents modèles. Ce qui me désolait était ces maudites grilles, qui ne laissaient passer que des sons, et me cachaient les anges de beauté dont ils étaient dignes. Je ne parlais d’autre chose. Un jour que j’en parlais chez M. Le Blond : « Si vous êtes si curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est aisé de vous contenter. Je suis un des administrateurs de la maison. Je veux vous y donner à goûter avec elles. » Je ne le laissai pas en repos qu’il ne m’eût tenu parole. En entrant dans le salon qui renfermait ces beautés si convoitées, je sentis un frémissement d’amour que je n’avais jamais éprouvé. M. Le Blond me présenta l’une après l’autre ces chanteuses célèbres, dont la voix et le nom étaient tout ce qui m’était connu. Venez, Sophie… Elle était horrible. Venez, Cattina… Elle était borgne. Venez, Bettina… La petite vérole l’avait défigurée. Presque pas une n’était sans quelque notable défaut. Le bourreau riait de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables : elles ne chantaient que dans les chœurs. J’étais désolé. Durant le goûter on les agaça ; elles s’égayèrent. La laideur n’exclut pas les grâces ; je leur en trouvai. Je me disais : « On ne chante pas ainsi sans âme, elles en ont. » Enfin ma façon de les voir changea si bien, que je sortis presque amoureux de tous ces laiderons. J’osais à peine retourner à leurs vêpres. J’eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouver leurs chants délicieux, et leurs voix fardaient si bien leurs visages, que tant qu’elles chantaient je m’obstinais, en dépit de mes yeux, à les trouver belles. (Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau.)